Le Septième Sceau : le chevalier de la foi selon Bergman

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Il y a quelques semaines, une remarque inattendue a ravivé mon intérêt pour un chef-d’œuvre du cinéma. Parcourant mon profil Letterboxd, une amie (hello Samira) est tombée sur ma brève critique du Septième Sceau (1957) de Ingmar Bergman. Elle m’a confié que cette critique avait capté son attention, non seulement par le style, mais aussi par les thématiques existentielles abordées par le film. Ce retour inattendu m’a poussé à revisiter cette œuvre intemporelle et à approfondir mon analyse…

Dans la Suède médiévale du XIVe siècle, alors que la Peste Noire décime les populations et que la peur du jugement dernier hante les esprits, Bergman orchestre une réflexion universelle sur la mort. Le film, tourné en 1957 dans une Europe encore marquée par les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale, fait écho aux angoisses de son époque tout en touchant à l’universel.

Le film s’ouvre sur une scène mythique : Antonius Block, un chevalier désabusé incarné par Max Von Sydow, qui revient des croisades. À peine arrivé sur les rivages, il est accueilli par la Mort en personne, qui lui annonce que son heure est venue. Refusant de se soumettre, Antonius propose une partie d’échecs à la Mort. Ce jeu devient alors le fil conducteur du film : une lutte acharnée contre l’inéluctable, mais aussi une quête désespérée de sens.

Le paradoxe de la foi rationnelle

Le paradoxe de la foi rationnelle « Je veux que Dieu me tende la main, qu’il me dévoile son visage et qu’il me parle. »

Est-il vraiment inconcevable qu’un homme parvienne à comprendre Dieu ? Pourquoi se cache-t-Il dans un nuage de pseudo-promesses et de miracles invisibles ? Comment peut-on croire au miracle de la Foi quand elle nous manque ? […] Pourquoi je n’arrive pas à tuer Dieu en moi ? Pourquoi survit-Il en moi de cette façon humiliante, alors que je veux le chasser de mon cœur ?

Dans une scène clé, Antonius dévoile toute l’étendue de son tourment spirituel à la Mort, déguisée en prêtre. Ce moment dévoile toute la profondeur du dilemme spirituel d’Antonius : il ne cherche pas seulement à repousser sa mort, mais à comprendre le sens de son existence. Or, ce silence de Dieu face à ses interrogations le plonge dans ce qu’Albert Camus a appelé l’Absurde. Comme l’écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe : “L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.” Nous cherchons désespérément un sens, mais le monde reste indifférent à nos attentes. Pour Antonius, ce silence divin est insupportable, et il oscille entre la quête de foi et un rejet désespéré de Dieu. Il l’exprime en ces termes :

À notre crainte il nous faut une image. Et cette image, nous l’appelons Dieu.

Le paradoxe central du film peut se résumer ainsi : Antonius a besoin de foi pour renoncer à la raison, mais il sait qu’il ne pourra avoir foi tant qu’il ne renonce pas à la raison. Comment une personne rationnelle peut-elle alors accéder à une foi sincère ?

Dans l’abîme du doute fleurit la grâce

Dans l'abîme du doute fleurit la grâce « Qui prendra soin de cet enfant ? Qui veillera sur son âme pendant que les prêtres sauvent leur propre peau ? »

Mes frères, que sert-il à quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas les oeuvres ? La foi peut-elle le sauver ? (…) si elle n’a pas les œuvres, elle est morte en elle-même. 1

C’est ici que la philosophie de Søren Kierkegaard éclaire le dilemme du chevalier, pour qui la foi authentique nécessite un “saut” au-delà de la raison. Comme l’écrit le philosophe dans Crainte et Tremblement : “La foi commence précisément là où la pensée s’arrête.” Le film illustre magistralement ce concept à travers le parcours d’Antonius, qui doit apprendre à transcender sa quête rationnelle pour trouver un sens plus profond. Kierkegaard affirme que la foi n’est pas une certitude tranquille, mais une lutte constante, un mouvement qui exige un “saut de foi”. La vraie foi, celle des chevaliers de la foi, ne réside pas dans la connaissance intellectuelle, mais dans l’action guidée par l’amour.

Ainsi, Antonius abandonne peu à peu sa quête de certitude pour embrasser une autre voie : accomplir un acte porteur de sens. Ce tournant est crucial. Le film nous montre qu’Antonius utilise le temps gagné face à la Mort non pas pour résoudre ses questions métaphysiques, mais pour protéger un jeune couple et leur enfant. Par cet acte altruiste, il trouve une forme de rédemption. Ce choix illustre la conviction de Kierkegaard : la foi véritable se manifeste dans les actes, pas dans les discours.

Ce qui pourrait être perçu comme un signe de faiblesse – le doute, la lutte intérieure – constitue en réalité le cœur même de la foi. La foi n’est pas une certitude paisible, mais un chemin ardu marqué par la “crainte et le tremblement”. Elle ne se résume pas à un éclair de révélation ou à une vérité instantanément acquise. Elle est une œuvre patiente, un engagement qui se façonne tout au long d’une vie, dans un dialogue inlassable avec le mystère du divin. Ainsi, loin d’être des entraves, le doute et la lutte sont les fondations mêmes de la foi véritable, l’épreuve par laquelle elle se fortifie et se révèle.

Quid de l’angoisse existentielle ?

Quid de l'angoisse existentielle ?

« La vie n’est pas un problème à résoudre mais une réalité dont il faut faire l’expérience.2»

En fin de compte, Le Septième Sceau explore la quête humaine de sens et de réconfort, suggérant que l’homme a besoin de croire en quelque chose de plus grand – en un amour transcendant ou en une providence divine – pour supporter l’angoisse de l’existence. En confrontant son protagoniste à sa propre mortalité, Bergman interroge la possibilité de trouver un sens authentique dans un univers souvent silencieux. La réponse, semble-t-il, ne se trouve pas dans la certitude intellectuelle, mais dans la capacité d’agir avec foi malgré nos doutes, d’embrasser le mystère plutôt que de chercher à le résoudre.

Et c’est peut-être là la plus grande leçon de Bergman : vivre, ce n’est pas attendre des réponses définitives, mais trouver la force d’avancer malgré le silence.

C’est précisément ce qui, à mon sens, constitue la force du cinéma religieux : sa capacité à donner corps aux mystères de l’existence : les films empreints de spiritualité - qu’ils mettent en scène des personnages croyants ou qu’ils soient réalisés par des cinéastes de foi - possèdent cette capacité unique d’explorer les grandes interrogations de l’existence, à exprimer ce qui nous échappe, à mettre des mots sur ces questions sans réponses qui nous habitent tous, croyants ou non.

  1. Jacques 2:14-17 

  2. Sören Kierkegaard