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Neon Genesis Evangelion ou le dilemme du soi en quête de complétude

Nous sommes en l’an 2015, l’humanité vient de frôler l’extinction suite à un événement cataclysmique : le Second Impact. Les survivants doivent lutter contre des créatures infernales, ironiquement appelées “anges”, pour leur survie. Notre unique espoir de salut repose sur un trio d’adolescents pilotant des êtres biomécaniques capables de rivaliser avec ces bêtes génocidaires : les Évangelions…
Il y a à peu près un an de cela, j’ai terminé mon premier visionnage de Neon Genesis Evangelion. Bien que je ne puisse pas prétendre comprendre pleinement toutes ses subtilités, l’oeuvre de Hideaki Anno m’a indéniablement marquée par sa façon d’aborder l’individualité et la nature du soi. Mon intention initiale était de rédiger une analyse de personnage des protagonistes de la série, mais j’ai finalement opté pour une approche beaucoup plus personnelle, en mettant en parallèle les démons intérieurs des personnages d’Evangelion avec mes propres angoisses.
Dans un monde où chacun lutte contre la solitude, la peur et le désespoir, Evangelion offre un écho, parfois douloureux, à nos expériences les plus intimes.
Chapitre 1 : Le dilemme du hérisson
Il est dur pour les hérissons de se réchauffer les uns les autres car plus ils se rapprochent plus ils s’exposent à leurs piquants. Ça vaut aussi pour les humains. — Neon Genesis Evangelion, épisode 3.
Shinji Ikari, le protagoniste de la série, est profondément marqué par l’abandon, en grande partie à cause de sa relation distante et froide avec son père, Gendo. Ce dernier, obsédé par ses ambitions et ses projets secrets, traite son fils davantage comme un outil que comme un être humain, ne lui offrant ni affection ni reconnaissance. Ce vide paternel le pousse à craindre de s’ouvrir pleinement aux autres, de peur d’être rejeté une fois de plus. Cette crainte, mêlée à un profond dégoût de soi et à une solitude écrasante, façonne chaque aspect de sa personnalité. Shinji n’est pas un héros au sens classique du terme. Il n’a ni bravoure, ni assurance inébranlable. Il est hésitant, maladroit, parfois même agaçant, et c’est précisément ce qui le rend si profondément humain. Son combat n’est pas seulement contre les Anges, mais contre lui-même, contre cette voix intérieure qui lui répète qu’il n’a pas sa place, qu’il n’en fait pas assez. Et c’est peut-être là que Evangelion touche tant de gens : dans cette peur sourde d’exister sans être véritablement vu.
Le dilemme du hérisson est un concept introduit par le philosophe Arthur Schopenhauer et popularisé plus tard par Sigmund Freud. Schopenhauer nous invite à voir dans ce comportement non pas une simple curiosité animale, mais une métaphore de l’expérience humaine. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, aspiré à être acceptés, aimés et à trouver notre place dans ce monde. Nombreux sont ceux d’entre nous qui ont expérimenté cette peur familière du rejet et la crainte de souffrir émotionnellement, au point de se renfermer sur nous-même.
Chapitre 2 : Le désir de ne plus être
Le désir de ne pas exister est un sentiment omniprésent dans l’oeuvre de Hideaki Anno. Ce n’est pas une volonté de disparaître dans un acte tragique ou destructeur, mais plutôt une envie de s’effacer sans souffrance, sans violence qui trouve un echo dans la philosophie existentialiste.
Ce n’est pas un hasard si l’épisode 16 de la série s’intitule The sickness unto death (死に至る病, Shi ni itaru yamai), référence directe à l’œuvre eponyme du philosophe Søren Kierkegaard1. Pour ce dernier, le désespoir ultime n’est pas la peur de mourir, mais l’horreur de ne pas pouvoir mourir. C’est un tourment où même la mort, ce dernier refuge, nous est refusée. Ce désespoir naît lorsque la conscience se trouve confrontée à une réalité plus terrifiante que l’anéantissement lui-même : l’éternité de l’être. Shinji incarne parfaitement cette forme de désespoir. Son cri silencieux n’est pas un appel à la mort, mais une volonté de se soustraire à l’existence. Cette nuance est cruciale : Shinji ne souhaite pas mourir, il veut simplement cesser d’être. Ce paradoxe apparent reflète une vérité profonde sur la condition humaine : nous pouvons simultanément nous accrocher à la vie tout en désirant échapper au fardeau de notre propre conscience. Cette volonté de se soustraire à l’existence n’est pas nécessairement le fruit d’une vision négative de la vie. On peut reconnaître la beauté du monde tout en trouvant insupportable le poids de sa propre conscience. Ce n’est pas l’existence qui est rejetée, mais la séparation, cette individualité qui nous coupe des autres.
Arthur Schopenhauer, avançait que la souffrance naît de l’individualité. Dans son ouvrage Le Monde comme Volonté et comme Représentation, il suggère que l’univers est fondamentalement un, mais que chaque être humain possède une volonté distincte, générant ainsi douleur et conflit et que la vie est essentiellement marquée par la souffrance et que les individus cherchent souvent à échapper à cette souffrance en cherchant la dissolution du « moi », c’est-à-dire la cessation du désir et de la souffrance2. Le psychanalyste français, Jacques Lacan, a approfondi cette notion en soulignant que le désir humain est toujours insatisfait et conditionné par le manque inhérent à l’expérience individuelle3. Ainsi, le désir de non-existence peut être entendu comme une tentative de fuite face à cette frustration et à ce manque.
L’oeuvre de Anno répresente la renonciation au soi sous la forme d’un océan primordial de conscience, où les individualités se dissolvent. Ce n’est pas l’anéantissement, mais plutôt un retour à l’unité originelle, l’effacement des frontières qui séparent le « moi » du reste du monde. Rejeter l’individualité, est-ce embrasser une vérité supérieure ou nier l’essence même de l’être ? Si l’existence n’est souffrance, son dépassement passe-t-il par l’effacement ou par l’acceptation de ce fardeau inévitable ?
Chapitre final : Exister malgré tout
Tant qu’on a la volonté de vivre, n’importe où peut être un paradis. — The End of Evangelion (1997).
À la fin de mon visionnage, j’ai été confronté à une vérité amère : celle de l’absurde, ce gouffre qu’Albert Camus définit comme l’affrontement entre notre quête de sens et un monde qui n’en a aucun. Une fois cette contradiction révélée, il est impossible de revenir en arrière. C’est ce dilemme que les personnages d’Evangelion cherchent désespérément à résoudre : comment exister autrement que dans la douleur, comment donner un sens à une existence marquée par la solitude et la peur du rejet ?
Si la série est souvent perçue comme une œuvre profondément pessimiste, elle est à mon sens une exploration lucide et nuancée de la condition humaine. À travers les épreuves de Shinji et des autres personnages, Hideaki Anno nous force à affronter nos propres démons. Les derniers épisodes de la série (particulièrement les controversés épisodes 25 et 26) et le film The End of Evangelion (1997) offrent deux conclusions différentes mais complémentaires. Qu’on les interprète comme une acceptation de soi ou comme un refus du Plan de Complémentarité de l’Homme4, le message reste le même : c’est dans notre capacité à nous ouvrir aux autres, malgré la peur d’être blessés, que réside peut-être notre plus grande force.
Au final, Neon Genesis Evangelion nous enseigne que la véritable force réside dans notre capacité à accepter la douleur inhérente à l’existence, à la percevoir non comme un obstacle, mais comme une composante inévitable du parcours humain. Comme nous le rappelle le personnage de Misato, grandir n’est pas éviter la souffrance, mais apprendre à vivre avec elle. C’est peut-être là, dans cette acceptation fragile mais courageuse de notre humanité, que se trouve la seule forme de transcendance que nous puissions atteindre.
La maladie à la mort (Guérir du désespoir) - Un exposé psychologique chrétien pour l’édification et le réveil ↩
« Le désir est souffrance », Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (1818) - lecturesenligne.com ↩
Dewambrechies-La Sagna, C. (2011) . Lacan, le rien. La Cause freudienne, N° 79(3), 146-150 ↩
Le Plan de Complémentarité de l’Homme (人類補完計画 Jinrui Hokan Keikaku?) est un élément scénaristique présent dans la franchise Evangelion. Il s’agit d’un projet visant à mener l’humanité vers une autre forme par une évolution globale et spontanée de l’espèce humaine. ↩

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